C'était une soirée à l'appart, comme d'habitude. Enfin non, justement, pas comme d'habitude. On a un peu un rythme de sorties soutenu : quand c'est pas prendre une bière devant le foot avec les copains ou une bière devant les copains avec le foot, j'sais plus, c'est l'anniversaire de la potasse, ou un ciné en troupeau ou un after work avec les collègues.... Voilà, l'ot' soir, on avait décidé de ne pas sortir, de rester juste tous les deux et de regarder le replay de The Island avec un plateau télé. J'étais 'achement contente parce qu'il avait même enfilé sa camisole pour ne pas céder à la tentation : rejoindre les copains au troquet pas loin pour regarder le foot encore.

Nicholas Mottla Jacobsen

Comme je suis une meuf vachement bien, j'ai fait des petites courses pour nous sustenter de trucs healthy : tomates cerises, bâtonnets de carottes, tzatziki, saucisson, chips, pâté... En somme, on avait de quoi passer une soirée heureuse. C'était sans compter sur notre fâcheuse manie de régler nos différends en jouant aux cartes : qui fait la vaisselle ? qui va chercher le courrier ? qui dort à droite ? #chacunsesproblèmes

L'ot' soir, nous avons donc entammé une partie de Mémory oui, parce qu'on ne joue pas au poker mais à des jeux pour gamins de 6 ans - notre vie est pal-pi-tante - le pire c'est que cela nous amuse énormément avec plein de suspense pour savoir lequel d'entre nous allait gagner. J'ai pris un Spasfon tellement j'étais pas bien, lui, se rongeait les ongles.

Il a fait la première paire. La chance ! Il avait le sourire jusqu'aux oreilles. Qu'il est rayonnant avec son beau sourire ! Il a fait la deuxième aussi. Jusqu'à avoir une victoire presque écrasante. De mauvaise foi, j'ai décidé qu'on le jouerait en 3 manches gagnantes pour me laisser mes chances de gagner. J'ai perdu aussi la deuxième manche. J'ai pas eu les fées du jeu sur mon berceau, moi ! La troisième manche a débuté. Je le sentais confiant, souriant, taquin. Je ne me suis pas déconcentrée. J'ai gardé mon sérieux. Sans qu'il s'en rende trop compte au début, j'ai enchaîné les paires.

Progressivement, il a réalisé qu'au fur et à mesure où la table se vidait, mon tas de paires grandissait. Il ne souriait plus. Il devenait tout rouge. Il est quand même beaucoup moins beau quand il fait la gueule ! A un moment donné, un son est sorti de ma bouche qui devait ressembler à un rire voir à un petit cri de contentement quand il s'est trompé de cartes. J'vous jure Madame, j'ai pô fait essprès ! Je me suis pris un regard noir. Comme si on avait mis dans ses yeux la foudre, le diable et les démons, tout ça en même temps. A mes dépens, j'ai appris que jubiler d'avoir la gagne même sans le faire exprès, c'est un peu comme ce que je vous racontais l'autre jour sur le "Je te l'avais dit !"

Est arrivé le moment fatidique où j'ai retourné l'ultime paire qui signifiait qu'il avait définitivement perdu, il a lâché un gros "Puutttaainnn" des moins sympathiques et a décidé qu'on arrêtait de jouer ! Voilà ! Mon mec devient comme un enfant de 5 ans quand il perd à un jeu. Peu importe qu'il ait gagné la partie au final, le fait que j'en gagne une manche l'a mis hors de lui. Je ne le reconnaissais pas, il était hors de lui et ne décolérait pas. Pour vous dire, il se serait roulé par terre en pleurant comme le font ces chers bambins dans les supermarchés pour avoir des Smacks, cela ne m'aurait pas étonnée.

 

Nicholas Mottla Jacobsen3

 

Je sentais qu'il se retenait de me dire une vacherie, que j'avais triché, que c'était pas les vraies règles, que ça ne comptait pas, qu'il n'était pas prêt... Et qu'il avait encore du respect pour moi ou du moins pour notre couple pas encore abîmé par une dispute. Remarque j'aurais bien ri si notre première engueulade avait porté sur une partie Memory. Et je me serais fait un plaisir d'attendre qu'il se calme avant de l'enchaîner sur le goût du dentifrice qu'il a récemment acheté. Je sentais la cocotte minute qui chuchotait en lui. On a beau s'aimer à la folie au quotidien, je sens que le jeu, c'est clairement notre talon d'Achille. Que c'était plus fort que lui.

J'ai compris qu'il avait la gagne dans le sang et que je n'allais pas me marrer tous les jours. Alors j'ai pris ma plus grande douceur pour ne pas faire exploser la cocotte minute.

Comme à un gamin de 5 ans, j'ai essayé de lui dire que ce n'était pas grave de perdre.

Comme à un gamin de 5 ans, je lui ai dit qu'il ne fallait pas se mettre dans des états pareils.

Comme à un gamin de 5 ans, je lui ai dit que l'important, c'est de participer. Qu'il faut aimer jouer.

Comme à un gamin de 5 ans, je lui ai essuyé ses larmes. Et mouché son p'tit nez.

Comme à un gamin de 5 ans, je lui ai dit que pour moi c'était lui le champion.

Il a alors levé la tête d'un air penaud ça a mis le temps, mais il venait de comprendre son over-réaction avec un tout petit sourire au coin des lèvres et il m'a dit comme un gamin de 5 ans :

"C'est vrai ? Je suis ton champion ?"

*Photos Nicolas Mottla Jacobsen