J’avais demandé un chien.
J’ai eu un frère.
Allergique aux poils de chien.

lahlife


 
Mon père a fait toute une chasse au trésor pour nous dire qu’on allait devenir grandes sœurs. Le trésor, c'était la grande nouvelle. Tu parles d'une grande nouvelle. L'humour de mon père, laisse tomber. Ma soeur s'est beaucoup amusée. Moi, quand j'ai compris, j'ai dit : "il est trop nul, ton jeu !" Pour ma soeur, ça ne changeait rien, elle était "aînée", elle resterait "aînée". Moi, j’allais passer de « chouchoutée » à « inexistante » et de "benjamine" à "cadette".
 
Et puis, un beau jour, j’étais en CE2, alors que Mme Arlette faisait un cours sur le Moyen Age, on a frappé à la porte. On est venu me chercher pour une grande nouvelle -encore une-. En franchissant le seuil de la porte ce jour là, je ne passais pas simplement de la "salle de classe" au "couloir" : j'ai pris 1 000 responsabilités d'un coup.
 
Je suis arrivée à la maternité avec ma soeur et des fleurs que mon père m’avait mises dans les mains. C’est moi qui aie appuyé sur la poignée de la porte. Je savais qu’en faisant un pas dans la chambre, c’était le début "d'autre chose". J’avais un nouveau rôle. Comment vous l’expliquer ? Je me suis sentie d’un coup différente. Physiquement, j'ai senti un poids plus lourd sur mes épaules. Pourtant, à 8 ans, on n'a pas des masses de responsabilités. Il était là. Tout rouge. Dans un mini lit.
 
Il est revenu à la maison. C’était pas drôle : il pionçait tout le temps. Alors parfois, sur la pointe des pieds, j’allais le réveiller avant de partir en courant de sa chambre.

Il ne marchait pas encore qu’il mettait tout ce qu’il trouvait dans la fente du magnétoscope. Tant que c'était que celle du magnétoscope...
 
Il est loin et enterré le jour où il est tombé de mon vélo en marche. A 2 ans.  A quoi ça sert d’avoir un tit frère si on ne peut pas faire ses expériences ?
 
Il est passé le temps de la docilité, où je le déguisais en nana et le filmais en train de chanter Jennifer.
 
Il a disparu le temps où je devais lui dire « le premier qui arrive au prochain poteau a gagné » pour qu'il avance quand j’allais le chercher à la maternelle après le collège. C'est con, j'imagine refaire ça aujourd'hui et ça me fait rire d'imaginer ce grand dadais se mettre à courir vers le poteau.
 
Quand il avait 4-5 ans et que je traversais ma crise d’adolescence bien profondément, c’était lui qui venait me dire « Tu pleures Paula ? » en me caressant la tête quand je me prenais le chou avec les parents.
 
A 6 ans, il voulait être archéologue, il avait la biographie de Jean Moulin sa table de chevet et, à table, il disait « tu savais que le basilosaurus était l’ancêtre de la baleine ? » alors que moi j’allais passer mon brevet et j’avais déjà du mal à retenir pourquoi le 11 novembre était un jour férié.
 
Quand il rentrait de l’école et que je regardais « Un, dos, tres », il était toujours obligé de se mettre JUSTE à côté de moi dans le canapé alors que celui-ci était grand.

Il a tellement joué aux Trivial Pursuit, qu'il connaissait toutes les réponses par coeur. C'est très agaçant de perdre contre un gamin de 7 ans.
 
Quand les parents sortaient le samedi soir, c’était moi qui le gardais. Enfin, on ne savait jamais qui de lui ou moi avait le moins peur dans la grande maison vide.

A 8 ans, il a refusé un Happy meal pour un menu de grands avec un Big Mac. Emotion.

A 12 ans, il a allumé un barbecue tout seul alors qu'à 20 ans, je n'avais toujours pas osé essayer.
 
Un jour, je me suis rendue compte qu’il avait du poil aux jambes et qu’il avait quitté l’enfance. Sa voix aussi a changé.
 
Un jour, j’ai lu en cachette un poème qu’il avait écrit pour une fille. Elle lui a brisé le cœur. La salope !

Mais j'ai aussi réalisé que je ne pouvais pas faire grand chose : qu'il devait apprendre de ses échecs, que je ne pourrais pas toujours le protéger et qu'il allait en connaître d'autres des chagrins d'amour. Sinon, bien sûr, je l'aurais attendue à la sortie des cours, cette connasse !

Un autre jour, il s’est pris une cuite. Il a vomi partout.  Il était fier de me le dire. Moi je comprenais pas qu'on puisse se mettre dans un état pareil à 5 ans 1/2. Mais tout le problème, il est là... Il n'a plus 5 ans 1/2. Il en a eu.. Il en a eu... Attends, j'arrive pas... ll en a eu 18.

(l'auteure sortait de la pièce en pleurant.)


 
Je raconte tous ces souvenirs. Mais ça n’a pas toujours été facile pour moi. Surtout pour trouver une place. J’ai eu du mal à vraiment l’aimer au départ. C’était compliqué. Et pourtant lui, il m’a toujours aimé. Mon frère, c’est comme le vin, j’ai appris à l’apprécier avec le temps. Et puis, j'ai changé de phase. Avec la différence d'âge, je me suis occupée de lui, j'ai eu peur pour lui, j'étais fière de son parcours, de ce qu'il était, de ses qualités, j'ai même parfois voulu l'éduquer même si on m'a vite remise à ma place...

Aujourd’hui, je l’aime, il me fait rire et c’est pas fini. Bon il a bien quelques petits défauts comme quand tu lui sers à manger, on dirait qu’il n’a pas bouffé depuis 15 jours ou son art de la procrastination... Mais c'est mon frère.
 
Le plus important, c’est que ça y est, il vient d’avoir 18 ans. Et moi je viens de recevoir un poignard dans le cœur. LE bébé de la famille, le DERNIER bébé de la famille est devenu un homme. OMG. Ca fait tout drôle, crois-moi et le chemin n’est pas fini !

*Photo Lahlife.com